Comme évoqué
précédemment sur ce blog, les écrits connus sous le titre de "Cahiers D" ou "Cahiers Doctrine" sont une oeuvre majeure de Jean-Baptiste Willermoz. En travaillant sur les Cahiers D, le Cahier D2 (réponses de Willermoz aux question du Frère Lajard de Montpellier, 1818), un extrait a attiré mon attention. Il permettra de mieux comprendra l'état d'esprit de Willermoz et sa façon d'aborder les questions métaphysiques et théologiques en liaison (et parfois en complément si ce n'est opposition) aux thèses les plus répandues dans le christianisme occidental.
Rappelons que la question de Lajard concerne l' "éternité des peines", sujet qui semble perturber "nos f[rères] nouveaux G[rands] P[rofès]" dixit Willermoz qui écrit ce qui suit (Cahier D2, feuillets 13 et 14, les soulignés sont de Willermoz) :
Gardons-nous par un respect outré pour des expressions consignées dans les livres saints, qui peuvent avoir plusieurs sens, d’être plus sévère que la justice même de Dieu ; car l’intelligence répugne irrésistiblement à penser que le Père créateur de tous les êtres, qui les aime tous de l’amour le plus tendre, qui ne les a émané de son sein que pour les rendre tous éternellement heureux, veuille condamner ceux de ses enfants, que l’orgueil pourra rendre ingrats et rebelles à être éternellement séparés de lui, à le haïr, à le maudire éternellement, sans que sa miséricorde leur ait laissé à jamais aucun moyen de réparation par leur repentir. Non : on le dit, on le répète, on s’efforce de le croire par obéissance à certaines définitions, mais on ne peut le penser sincèrement et d’une manière résolue, tant le contraste est grand avec le sentiment inné et si profondément gravé en nous de la bonté infinie de Dieu.
Au delà de la problématique de l'apocatastase (
évoquée précédemment) que Willermoz cherche à prouver dans cet extrait par la complémentarité classique chez lui de la justice infinie et de la miséricorde tout aussi infinie, nous noterons la méthode willermozienne. En effet, lorsqu'il dit : "on le dit, on le répète, on s’efforce de le croire par obéissance à certaines définitions, mais on ne peut le penser sincèrement et d’une manière résolue, tant le contraste est grand avec le sentiment inné et si profondément gravé en nous de la bonté
infinie de Dieu", lorsqu'il dit cela, il montre bien que si quelque sentiment inné en l'homme se trouve opposé à un enseignement, aussi établi fut-il, alors c'est "le sentiment inné et si profondément
gravé en nous" qui prime sur toute autre définition, sous entendu définition plus ou moins issue du dogme chrétien.
C'est osé, certains diront même que c'est une méthode qu'on pourrait qualifier de protestante. On pourrait également considérer que c'est une façon pour Willermoz de mettre "en pratique" sa croyance fondamentale en cette image divine qui est en nous, qui est
gravée en nous, et qui nous met en relation directe avec la pensée divine selon des modalités bien développées chez Martines et que je ne peux développer dans ce billet (peut être dans un prochain...). Rappelons, dans une vision patristique de la relation entre Dieu et l'homme, que ce "sentiment inné" peut être également rapproché de l'inspiration par laquelle le Saint Esprit (troisième personne de la Sainte Trinité) influence la pensée de l'homme.